CARMEN

par Jacqueline Mériaudeau

Extraits

La rue

Ils sont quatre, dans une cour fermée sur l’un de ses côtés par de vieilles voitures, en attente d’être réparées ou dépecées (au noir, les pièces se revendent bien).

Ils jouent à Chat Perché.

Comme beaucoup d’enfants, ils aiment ce jeu. D’autant plus qu’il ne leur demande rien d’autre qu’un peu d’espace et de bonnes jambes pour courir vite, plus vite que le chat. Cela leur va bien, car pas besoin de jouets, quasiment inexistants chez eux. […]

Ils sont trois garçons (Georges est le plus âgé du groupe) et une fille. Tous quatre de la même famille. Qui jouent au Chat Perché, quelquefois, le soir en sortant de l’école.

Mais ce soir, pas de dispute : ils esquivent, ils sautent, ils bravent le chat, ils touchent, ils repartent, ils bondissent, chat puis souris ou l’inverse. Ce soir l’harmonie règne entre eux ; ils s’amusent vraiment et rient de leur trouvaille : pour la première fois, ils ont pensé à se percher qui sur un capot, qui sur un toit, sur un marchepied, sur le rebord d’un coffre arrière. Ce soir, ils rient aux éclats. Jusqu’à ce que Tipère étonné découvre bon dieu qu’ils ne font que des conneries ! Éclats de sa voix, qui fusent comme des pétards vers le ciel, au-dessus de la cour, et qui suffisent à les faire se disperser. Non qu’ils le craignent ; il est trop bon, trop indulgent, jamais il n’a levé la main sur eux. La plupart du temps, ses raclées restent des menaces. Mais tout de même, il vaut mieux le prendre au sérieux quand il élève la voix.

Le retour de Tipère

Depuis quelque temps, cependant…

Elle a noté l’apparition de quelque chose d’indéfinissable, quelque chose qu’elle ne connaissait pas, qui ne dure pas, passe en elle, s’absente, revient fugitivement, insaisissable et c’est pourquoi justement, elle n’arrive pas à bien la cerner cette chose.

Depuis quelque temps… À peu près un an maintenant ? Quand Tipère démobilisé rentra enfin à la maison (il avait été fait prisonnier) ; en février de 1919 ? Oui, exact, il faisait encore bien froid.

Elle trouve que son père n’est plus son père, en tous cas plus le même, plus Tipère ; quelque chose de brisé en lui ? La guerre qui l’a changé ?

Il rouspète pour un oui pour un non, à tout bout de champ, il pique des colères terribles, s’en prend même à sa femme alors qu’avant non ; il boit, il ne supporte plus rien, il voudrait : Bon dieu ça lui ferait du bien, faire sauter la gueule à tous ces politiques, ces fumiers qui lui ont pourri sa vie !

Voilà ce qu’elle entend, de plus en plus souvent.

Quand le jour se lève sur cette musique, fini le ciel bleu ; Carmen voit triste.

La suite, elle la redoute.

La chine

Une première porte s’entrouvre. Carmen très poliment explique la raison de sa présence. Madame arrive, suivie de sa fille, une belle jeune fille, toutes deux très élégantes, très distinguées dira Carmen. Un coup d’œil suffit à Madame pour redécouvrir dans sa tenue grise toute ordinaire, la petite marchande de chiffons.

– Oui je me souviens de toi, entre donc ; Carmen remarque à nouveau ce tutoiement, cette hiérarchie qu’il installe entre elles, mais n’en prend pas ombrage, il faut savoir ce que l’on veut !

La pièce est spacieuse ; lumineuse. […] vert, le guéridon entre eux ; au centre, la table à pied unique, ronde en bois brillant marron orangé, sur laquelle Madame étale une nappe de fine dentelle blanche ; Carmen observe ces richesses sans frustration ; elle n’est pas venue pour voir mais pour faire voir.

Sur la dentelle blanche,

elle dépose son baluchon de toile épaisse. Elle dénoue le cuir qui le resserre. Elle le laisse s’ouvrir, comme une fleur. Et puis s’exposent : écharpes de soie, châles en crêpe de satin, corsages en mousselines brodées, chemises de nuit en viscose, jupes en dentelles de tulle, dessus de lits brillants en tissus brochés, mousselines taffetas et crêpes qu’elle vend au mètre.

Des produits dont la guerre avait limité le commerce, au moins dans ces lieux excentrés. (Que des produits raffinés affirmera-t-elle, bien plus tard). Où, comment, quand, Tipère se les étaient-ils procurés ? Elle n’aurait pu répondre si la question lui avait été posée, mais leur provenance n’intéressait pas.

Par contre les faire désirer, elle savait : déployait les tissus,

Fin de l’école

– Monsieur Thomas, je vous ai demandé de venir pour vous dire…

Sa voix claire, calme et mesurée coule comme une source jaillissante, s’interrompt un instant, – le temps d’un regard de connivence, que la maîtresse lance à Carmen – puis reprend :

– … pour vous dire que Carmen travaille très bien. Vraiment très bien, Monsieur Thomas. Elle fait partie de mes meilleurs éléments. […] Carmen observe son père, note que son visage se contracte, les propos de la maîtresse l’intimident-ils ?

– Je désire donc, poursuit la maîtresse, la présenter au Certificat d’Études Prim…

– Pas la peine de perdre votre temps Mademoiselle, c’est NON !

Avec quelle brutalité il l’a interrompue ! Les mots de son père l’assaillent. Ils empourprent son visage. Ils l’oppressent.

La maîtresse élève alors le ton :

– Monsieur Thomas, entendez-moi, je ne présente que les élèves qui ont une forte chance de réussir, j’en fais un point d’…

– Un point d’honneur ! L’honneur, pas la peine de m’en parler ! On y croit, on se bat pour lui, et ça sert à quoi finalement ? J’ai dit non, on en reste là.

Et comme s’il avait pris un coup de sang, il poursuit crescendo, Le Certificat d’Études Primaires, il n’en a rien à faire, rien de rien, sa fille ne sera pas une mijaurée, sa fille ira travailler, c’est ça son projet pour elle, le travail, pas les études ! Parfaitement ! Le travail, Mademoiselle !

[…]

L’année de ses onze ans, elle entra dans la vie active.

Elle apprit à chiner comme son père le voulait. À faire du porte à porte ; des marchés aussi.

La maison de Carmen

Dans la nouvelle maison.

Au bord du Rhône.

Il y eut le temps…

[…]

Le temps de l’école

Très vite cependant.

Elle sut.

(Les enfants) travaillaient bien ; très bien.

La nouvelle eut tôt fait de traverser les hameaux. La première fois qu’elle l’entendit, de source sûre, celle de l’institutrice, ce fut à une soirée du Sou des Écoles que Marcel présidait, organisée peu avant Noël, pour une distribution de cadeaux. Elle qui ne sortait presque jamais, quitta ce soir-là son tablier, mit une robe simple, cranta ses cheveux sur le côté et partit, presque intimidée. Arriva à l’école.

Elle, dans la classe !

Trente ans, depuis qu’elle avait quitté la sienne !

Comme celle-ci lui ressemblait !

L’encadrement religieux des enfants (La visite du Curé Pépin)

Arrivait le moment où, la longue soutane noire prenait la place au centre de la fenêtre de la porte.

– Entrez donc M. le Curé.

Il entrait ; un peu plus tard repartirait, glissée dans l’une des poches de sa soutane, l’enveloppe qu’elle lui avait préparée.

Elle entretenait avec lui les meilleures relations : l’accueillait avec le sourire, le faisait s’asseoir dans la cuisine, lui offrait le café, répondait avec sérénité et fermeté à ses questions, lui donnait à voir sa famille (car il ne fallait pas la croire tombée de la dernière pluie, il venait aussi pour ça : comment élevait-elle ses enfants ?).

La conversation, s’engageait naturellement et régulièrement sur le même thème :

– … ?

– Oui M. le Curé, ce sont eux vos prochains communiants (elle les pointait du doigt).

[…]

Puis le prêtre glissait vers le thème annexe de la fréquentation de l’église.

– … ?

– Je sais bien que vous aimeriez qu’il en soit autrement, M. le Curé, mais que voulez-vous, je ne peux pas, chaque dimanche, les emmener à la messe. (Elle s’appliquait à parler calmement).

Et en effet.

Elle n’assistait avec eux qu’occasionnellement à la messe ; il le savait bien.

[…]

Seulement voilà, bien des « choses » ne lui convenaient pas, qu’elle ne pouvait pas toutes lui exposer (comment oser lui avouer que, en particulier, les prêches n’éveillaient aucun écho en elle ? ou qu’à la Confession, elle n’adhérait pas ? et à la Communion pas davantage ?). Elle, ce qu’elle cherchait c’était une relation à la carte avec Dieu, pas imposée ni cadencée par le prêtre.

Et voici qu’un jour, elle considéra qu’elle pouvait aller un plus avant, sans le froisser : elle avait certes une pratique un peu erratique mais il ne pouvait remettre en cause sa foi, il devrait donc s’y faire !

[…]

Bien plus tard, quand elle sera vieille, fera le bilan de ce temps-là ; avait bien donné à la paroisse huit communiants, mais, combien de croyants ? Non, dans ce domaine-là, considérait avec justesse qu’elle n’avait pas été une passeuse. Mais, y avait-elle pu quelque chose ?

L’argent

Elle se raidissant, je ne vais pas tourner autour du pot qu’elle se dit. Et tout de go :

– J’ai besoin d’argent.

– Déjà ?

Gris acier, ce petit mot, éclair brillant comme une lame de couteau dans la lumière blafarde du matin levant. Qui la blesse, fend sa chair, sur l’instant, deux lèvres ouvertes, cuisantes. Hors d’elle la voici, vite fait, comme si elle allait bondir ou sortir des griffes.

– Je ne l’avale pas l’argent !

Et Marcel qui continue, n’a-t-il pas compris ?

– Je ne le fabrique pas tu sais !

Oh que oui… elle le sait ! Elle le sait et ça avance à quoi de le lui dire ? Est-ce qu’il sait lui, dans quelle situation il la met ? De dépendance. De tensions excessives. Qui la corsètent, l’entravent, lui coupent les ailes, lui impose un casse-tête supplémentaire : avec le minimum, dépenser le minimum. Elle n’a tout de même pas l’habitude de gaspiller !

La fabrique

Mère, épouse, et maintenant ouvrière.

Elle se prêta à l’expérience avec d’autant plus de bonne volonté que, contrairement à ce qu’elle pensait, elle lui procura du plaisir.

Du plaisir, en effet :

[…]

Par contre, lui cassait vraiment les pieds :

d’avoir à écouter des cancans qui ne l’intéressaient pas ;

d’avoir à s’enfermer dans un carcan horaire ;

d’être surveillée, par les patrons, qui faisaient irruption dans leur pièce et portaient sur elles un long regard que Carmen trouvait pesant.

Elle l’avait prévenu Marcel, ils ont beau être les patrons, s’ils la cherchent ils la trouveront, elle ne prendra pas de gants.

La trouvèrent. Une après-midi.

Dans la pièce, où les rais lumineux pourtant parcimonieux éclairèrent pleinement son visage et celui du patron, tandis que les autres ouvrières, courageusement, se voilèrent la face, oreilles grandes ouvertes. Il l’avait cherchée, à se poser devant elle, à observer la succession de ses gestes, à la chronométrer peut-être ? Alors redressant sa tête, dirigeant ses yeux injectés de colère noire, vers ceux du fils de M. le Sénateur, patron de l’entreprise Bilbor, elle lui sort sèchement :

– Ce n’est pas parce que vous me regardez que ça ira plus vite !

La modernité

Rien dans les années 70 – ou presque rien – ne vint enrayer la régularité de ce nouvel ordonnancement. Sauf qu’à partir de 1975, le lundi fut aussi consacré à la lessive, à la machine, une Brandt offerte par les enfants ! C’est quand même formidable cette machine qu’elle disait, ben oui rétorquait Marcel, y a rien de mieux pour augmenter la consommation d’eau d’électricité et de lessive !


CARMEN